
Chadrac Agbodjogbe, autrement appelé OMON ABULE SOWO
Architecte engagé, OMON ABULE SOWO œuvre à redéfinir l’avenir architectural de l’Afrique à travers des bâtiments durables et esthétiques, profondément ancrés dans les matériaux, les savoir-faire et les traditions locales. Pour lui, construire n’est jamais un simple acte technique : c’est une manière d’entrer en dialogue avec la terre, les corps, les énergies et les héritages.
J.M. : Vous avez commencé votre carrière par une pratique très classique de l’architecture. Qu’est-ce qui a provoqué le déclic ?
O.A.S. : J’ai démarré comme beaucoup d’architectes, en ouvrant un studio et en appliquant à la lettre ce qu’on nous enseigne à l’école : les normes, les principes techniques, les réponses rationnelles aux contraintes. Assez vite, j’ai senti que ce n’était pas ce qui m’appelait. À l’école, on apprend la technologie des matériaux, comment ils réagissent selon les environnements. Mais dans l’exercice réel du métier, il y a autre chose. Quelque chose de plus sensible. Je suis quelqu’un de têtu, je fais les choses comme je les ressens. Et ce que je faisais ne me ressemblait pas.
J.M. : Vous affirmez que l’architecture est avant tout un métier d’art.
O.A.S. : Oui, et parfois, on a tendance à l’oublier. L’architecture devient parfois répétitive, standardisée. Or c’est un art, une expression profondément personnelle. Chaque architecte devrait pouvoir affirmer sa sensibilité, sa vision. Un bâtiment raconte toujours quelque chose de celui qui l’a conçu, mais aussi de ceux qui vont l’habiter.

J.M. : Vous défendez aujourd’hui une approche que vous appelez l’Afriktecture.
O.A.S. : L’Afriktecture, ce n’est pas un style. C’est une manière de penser l’architecture depuis l’Afrique. Depuis ses climats, ses cultures, ses réalités sociales, ses savoirs ancestraux. L’Afrique a toujours construit en lien avec l’environnement et le bien-être. Cette intelligence-là existe depuis longtemps, mais elle a été dévalorisée. Pourtant, on retrouve aussi cette approche en Amérique latine, en Indonésie… alors qu’elle fait partie de notre héritage.
J.M. : Votre parcours mêle recherche, pratique institutionnelle et expérimentation.
O.A.S. : Je suis architecte agréé en bâtiment et travaux publics auprès des tribunaux du Bénin, et chercheur affilié au RéSIMVA, le Réseau Scientifique International des Métiers des Villes Africaines. C’est un réseau qui privilégie le partage de connaissances issues du terrain, de la ville vécue. Je suis également spécialisé dans les matériaux biosourcés (issus de la biomasse, d’origine végétale ou animale). Ce sont des matériaux que j’affectionne particulièrement, car ils sont plus en harmonie avec l’environnement et le corps humain.

J.M. : Vous parlez souvent de l’architecture comme d’un équilibre entre le physique et le spirituel.
O.A.S. : Dans l’architecture, il y a toujours deux dimensions : le physique et le spirituel. Le spirituel était très présent chez nos ancêtres. J’ai voyagé à Tombouctou, à Djenné, où des marchands traditionnels m’ont transmis beaucoup de choses. Sur certains projets, il m’est arrivé de ne pas ressentir l’énergie d’un lieu. Et dans ces cas-là, il faut savoir s’arrêter. Cela peut rappeler le feng shui, mais ces principes existent depuis longtemps en Afrique. On ne peut pas construire partout. L’environnement, le sol, les vibrations doivent être pris en compte.
J.M. : Vous allez jusqu’à relier l’architecture à la santé.
O.A.S. : Absolument. La biophysique montre que l’environnement influe directement sur notre santé, notre bien-être, notre sérénité, parfois même sur la réussite de nos projets. En Afrique, très peu d’études géophysiques sont réalisées avant de construire. Pourtant certains sols génèrent des vibrations nocives pour le corps humains. Un ouvrage, “Ces maisons qui tuent” de Roger de Lafforest, m’a profondément marqué. Il explique comment un habitat peut devenir néfaste si l’on ne tient pas compte de ces paramètres invisibles.
J.M. : Cela explique votre engagement en faveur des matériaux biosourcés.
O.A.S. : Oui, car ils sont plus compatibles avec notre physiologie. Aujourd’hui, en Afrique, le béton est devenu un matériau de référence, notamment parce qu’il est perçu comme économique. Mais sur le long terme, il coûte cher : climatisation, rafraîchissement, consommation énergétique. Pourtant, le continent regorge d’alternatives : la terre, le bambou, la paille, le bois, le gypse. Le rôle de l’architecte doit être créatif : identifier ces ressources, travailler avec les artisans, préserver et transmettre les savoir-faire traditionnels.
J.M. : Vous cherchez aussi à déconstruire de nombreuses idées reçues sur ces matériaux.
O.A.S. : Oui, et c’est un travail fondamental. On entend aussi que construire en terre coûte cher. En réalité, ce sont surtout le manque de formation et de maîtrise technique qui donnent cette impression. Une fois les techniques connues, la terre devient un excellent investissement en termes de confort et de bienêtre. Et puis il y a le bois, souvent perçu comme fragile face à la pluie ou au soleil. C’est assez ironique : l’arbre dont il provient a poussé sous la pluie et le soleil. Avec un traitement adapté, le bois résiste parfaitement aux intempéries.

J.M. : Vous êtes très critique sur les bâtiments énergivores en Afrique.
O.A.S. : L’Afrique est un continent ensoleillé, et pourtant on y construit comme dans des pays occidentaux. C’est une aberration. Il faut penser orientation, ventilation transversale, matériaux respirants. Même la question des moustiques est un enjeu architectural et sanitaire. Concevoir des maisons qui limitent leur prolifération, c’est aussi contribuer à la lutte contre le paludisme.
J.M. : Vous avez fondé votre studio d’architecture et de recherche, ABULE SOWO. Que signifie ce nom ?
O.A.S. : ABULE SOWO est un nom yoruba issu du côté de mon père. Il signifie « créer de la richesse à partir de la terre ». C’est exactement ce que je cherche à faire : bâtir à partir des ressources locales, dans une logique durable et consciente.
J.M. : Vos projets sont à la fois très concrets et très prospectifs.
O.A.S. : Je travaille sur des projets bâtis, mais aussi sur des projets de réflexion. En ce moment, par exemple, je m’intéresse beaucoup à la cuisine africaine. Cuisiner une pâte, ce sont des gestes, des techniques, des postures. Ce n’est pas pensé pour une gazinière fermée, mais souvent pour l’extérieur. L’architecture doit intégrer ces pratiques culturelles.
J.M. : Vous avez lancé un chatbot d’assistance architecturale par IA.
O.A.S. : Oui, African Home AI. Une chatbox accessible via WhatsApp et Telegram. En dix minutes, on échange avec un assistant IA pour identifier ses besoins, comprendre son environnement et être guidé vers un habitat plus adapté. L’idée est de sensibiliser à une autre manière de construire, tout en donnant accès à des ressources concrètes : conseils architecturaux, méthodes africaines de construction, et liste d’architectes agréés selon les pays.

J.M. : Votre vision de l’habitat africain du futur est très holistique.
O.A.S. : Pour moi, l’architecture de demain aide à mieux vivre. Elle accompagne le développement personnel et collectif. Dans mes projets, j’intègre des jardins potagers, des plantes qui repoussent les moustiques, des espaces verts pour se ressourcer.
J.M. : Le projet African Apartment illustre bien cette vision.
O.A.S. : African Apartment est un projet pour une famille de trois générations vivant ensemble. Il intègre des murs en terre cuite, du bois, des plantes, une cuisine africaine pensée pour les usages réels, des persiennes pour la ventilation naturelle. C’est un habitat centré sur le bien-être, la transmission et la vie collective.
J.M. : Et la suite ?
O.A.S. : Je veux écrire, transmettre, partager cette philosophie. Défendre une approche africaine de l’architecture, ancrée dans les savoirs ancestraux tout en répondant aux enjeux contemporains. L’habitat de demain doit être pensé pour mieux vivre. Tout simplement.
Site web : African Home AI
Instagram : omonabulesowo
