Néné Cissé réinvente la décoration avec une sensibilité afro-contemporaine. Entre mémoire et modernité, elle nous livre sa vision d’un design profondément ancré dans les cultures africaines.

J.M. : Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a menée à la décoration d’intérieur ?
N.C. : Depuis toute petite, je rêvais d’être architecte d’intérieur. Je passais mon temps à faire des croquis, à imaginer des espaces… Et puis, comme beaucoup, j’ai suivi un chemin plus classique : école d’ingénieur, grands groupes industriels, une année au Canada. J’ai coché toutes les cases. Le déclic est venu bien plus tard, il y a six ans, lors de la construction de ma propre maison avec mon mari. Ce moment aurait dû être un aboutissement. Pourtant, en découvrant le résultat, j’ai eu l’impression d’entrer dans un lieu qui n’était pas le mien : tout était beige, neutre, lisse. Sans âme. Ce jour-là, je me suis demandé : pourquoi ma maison ressemble-t-elle à ce qu’on voit sur Pinterest, alors que mes origines maliennes m’offrent un héritage culturel aussi riche ?
J.M. : Quel a été votre cheminement vers une décoration plus ancrée dans votre culture ?
N.C. : Cette question a été un point de bascule. J’ai compris que mon intérieur devait être un espace de connexion, un prolongement de mes racines. Maman de trois enfants, cette prise de conscience a pris encore plus d’ampleur. Vivre loin du continent ne signifie pas oublier. J’ai voulu que ma décoration devienne un moyen de transmission culturelle, un repère visuel, une fierté au quotidien pour mes enfants. Très vite, j’ai commencé à accompagner mes proches : mes soeurs, leurs amies, mes amies… Et ainsi de suite. C’est comme ça que je suis revenue, presque naturellement, à ma passion première.

J.M. : Comment définirez-vous votre style ?
N.C. : Je parle d’afro-contemporain. Une rencontre entre racines africaines et esthétique contemporaine. Il ne s’agit pas de faire un musée africain chez soi, mais de créer un dialogue entre héritage et modernité. J’aime les couleurs de la terre, terracotta, ocre, verts profonds, bleus intenses et les matières brutes : le bois massif, le raphia, l’argile, la pierre. Je travaille souvent à partir d’une palette de couleurs, comme une partition, et chaque projet devient une composition unique, vivante, profondément personnelle.
J.M. : D’où vient votre inspiration ?
N.C. : De partout. Des marchés africains, des tissus traditionnels, des objets anciens qu’on garde comme des talismans. Et puis de mes clients, surtout : leurs souvenirs d’enfance, leurs origines, les récits de leurs grands-mères… Tout cela me nourrit. Je m’inspire aussi des contrastes : le village et la ville, entre ici et là-bas, la nature et l’urbain. C’est dans ce va-et-vient que naissent les idées les plus riches.

J.M. : Qui sont les clients que vous accompagnez aujourd’hui ?
N.C. : J’accompagne principalement des personnes issues de la diaspora africaine et afrocaribéenne, qui ont ce besoin profond de renouer avec leurs racines, de faire entrer leur culture dans leur quotidien. Mais pas seulement. Je travaille aussi avec toute personne curieuse, sensible aux cultures du monde, qui cherche une décoration qui a du sens, un intérieur qui raconte une histoire.
J.M. : Comment travaillez-vous avec vos clients?
N.C. : Je leur pose souvent cette question : « Quels objets, quelles matières te rappellent un lieu, une personne, un moment ? ». Mon rôle est ensuite de transformer ces repères personnels en un décor harmonieux, contemporain et cohérent. Chaque pièce a une raison d’être : ce qu’elle montre compte autant que ce qu’elle évoque.

J.M. : Vous accordez une grande importance à l’artisanat africain. Pourquoi ?
N.C. : Parce que c’est notre richesse, notre mémoire vivante. L’artisanat africain, ce n’est pas juste un décor : ce sont des savoir-faire ancestraux, des gestes transmis, des récits incarnés. Quand j’intègre une porte dogon dans un projet, je ne choisis pas seulement un bel objet, je raconte une histoire. Je travaille avec des artisans au Mali, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Ghana… Mon rêve est de créer un réseau d’artisans à travers l’Afrique, faire connaître leurs savoir-faire et bâtir des ponts solides entre eux et ma clientèle en Europe, en Afrique et aux Etats-Unis. Chaque collaboration est une façon de faire vivre ce patrimoine et de le faire circuler.
J.M. : Pouvez-vous nous parler d’un projet marquant?
N.C. : J’ai récemment accompagné une cliente française d’origine sénégalaise, qui faisait construire une maison à Dakar. Son souhait : un intérieur élégant, contemporain, mais profondément africain. Le défi a été de tout réaliser à distance, y compris la modélisation 3D. On a travaillé autour de matières naturelles, de pièces artisanales fortes, d’une palette inspirée des paysages du Sahel. Le résultat : une maison qui reflète pleinement son histoire et son identité.

J.M. : Comment voyez-vous l’évolution du design africain aujourd’hui ?
N.C. : Le regard change. Ce qui était autrefois perçu comme « exotique » est désormais reconnu comme une source d’inspiration majeure. Des créateurs africains émergent, les savoir-faire sont revalorisés, les esthétiques affirmées. Il reste encore du chemin, surtout en termes de visibilité et de soutien structurel, mais un mouvement est en marche. Le design africain ne doit pas être une tendance passagère : il est une force culturelle, une voix puissante.
J.M. : Un message à transmettre aux jeunes décorateurs et décoratrices africain·es ?
N.C. : N’imitez pas. N’ayez pas peur de vos racines. Ne cherchez pas à ressembler aux standards occidentaux pour être acceptés. Ce que nous avons est immense : des techniques, des symboles, des matières, des récits… C’est là que se trouve notre puissance créative. Faites du beau, oui. Mais surtout : faites du vrai.
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